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Prédication du pasteur Françoise PUJOL (Église Réformée d’Albi)
Luc 2:41-52
12 ans ! A peu près le début de l’adolescence, un âge où les parents sentent que leur enfant « s’échappe », s’éloigne pour commencer à tracer lui-même sa route, où il choisit davantage ses valeurs, pas forcément celles des parents…
Il y a 3 jours, à Noël, nous fêtions Jésus bébé, nouveau-né. Beaucoup s’arrêtent à cette seule réalité bien sympathique et peu dérangeante de Jésus. Un bébé ne vous conteste pas beaucoup !
Mais l’évangéliste Luc- et il est le seul à le faire- clôt ses récits de l’enfance par ce récit sur Jésus à 12 ans, lors de la fête juive de la Pâque. En fait, c’est le seul et unique texte des évangiles présentant Jésus enfant (dans Mt et Lc la naissance seulement, Jn et Marc même pas !). Notre récit est donc comme une transition entre le Jésus adulte (âgé d’environ 30 ans) accomplissant son ministère et le tout-petit que nous venons de célébrer. D’une certaine façon, Lc ouvre, par avance, comme une fenêtre sur le mystère de Jésus, une sorte de flash ou nous est dévoilé déjà son identité. A la conception et à la naissance, la mise en scène d’anges permettait à Lc de nous dévoiler qui serait cet enfant. A l’annonciation, avec Marie, nous apprenions qu’il est « Fils de
Dieu ». A la naissance, avec les bergers, qu’il est « le Messie et le Seigneur ».
Mais maintenant ce sont les actes et les paroles de Jésus lui-même, à 12 ans, qui entrebâillent un instant la porte sur le mystère de sa personne.
Il faut savoir que la scène est un classique dans l’Antiquité : un grand homme (Alexandre le Grand, l’Empereur Auguste par ex. ) font preuve entre 10 et 14 ans d’un savoir étonnant. En milieu juif, les légendes de ce type sont orientées vers l’amour de la Loi et une connaissance étonnante de cette dernière (un enfant échappé de chez lui, son père le retrouve en train d’étudier la Loi).
C’est plus qu’une anecdote réaliste : Luc ns informe sur qui est Jésus.
Ce qui me paraît fort intéressant, pour nous croyants fidèles, au culte ce matin en tout cas, c’est que les parents de Jésus sont présentés comme des Juifs pieux, fidèles observateurs des prescriptions de la Loi juive. Luc ns dit qu’ils allaient chaque année à Jérusalem pour la Pâque. Et il insiste « ils y étaient suivant la coutume de la fête ».
C’est comme nous qui avons fidèlement fêté Noël…. Comme chaque année…. Et suivant la coutume. Oui, Joseph et Marie suivent la coutume religieuse et Jésus les suit, comme les petits doivent suivre les parents. Ils ont, si j’ose dire, Jésus dans leur bagage ! Ca va de soi, comme un enfant qui suit encore sans contester, surtout en ce temps là.
Et voilà soudain, une brèche, un changement complet, un retournement. Alors qu’ils ont fêté la Pâque paisiblement, selon la coutume et qu’ils s’éloignent de Jérusalem, ils sont contraints d’y retourner, remontant à contre courant le flot des pèlerins qui descendent et s’éloignent. « Ils s’en retournèrent ». Dans le langage biblique, toujours très concret, « se retourner » sert à dire la conversion, le retour vers Dieu, Dieu qui pour les Juifs se tient justement dans le Temple à Jérusalem. L’absence, le manque terrible de l’enfant disparu pour les parents, relancent un pèlerinage tout autre. Ce n’est plus de l’évidence, de la coutume. Mais ils cherchent (le verbe revient 4 fois). Les voilà maintenant engagés dans une action déstabilisante, une nouvelle montée à Jérusalem avec une recherche intense. Lc ns met ds la peau de parents angoissés, gravement déstabilisés qui cherchent leur enfant disparu. Ils cherchent Jésus. Est-ce ainsi que nous vivons notre relation à lui, Jésus ? Est-il dans nos bagages, en faisons nous ce que nous voulons, même si nous le respectons, le plions-nous à nos rites tranquilles ou est-il en avant, autrement comme vers 12 ans, d’une certaine façon, tout enfant échappe à sa famille ? Le cherchons-nous ou pensons-nous que nous « avons » le Christ tranquillement dans nos certitudes, nos savoirs, nos fêtes ?
En fait, l’auteur, Lc, évoque par petites touches une autre disparition de Jésus. En effet, on vient de fêter la Pâque et les parents le retrouvent au bout de 3 jours. De plus, Jésus leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? » comme à Pâque quelques décennies plus tard, l’ange dira aux femmes au tombeau vide : « Pourqui le cherchez-vs ? » car 3 jours après il ne sera plus ds la tombe…
Jésus est celui qui toujours ns échappe. Il échappe à la coutume religieuse, aux liens du sang, aux injonctions familiales raisonnables, rangées, pieuses. Il échappe à la tombe et à tous les embaumements pieux. Il est toujours en avant, autre et autrement que ce que l’imagine ses plus proches, les parents, mais aussi aujourd’hui, nous, les croyants, les proches, « habitués » du Christ. oui, autre et autrement que ce que nous l’imaginons ou voudrions qu’il soit. Nous ne pouvons pas l’enfermer ds nos fêtes, ds nos conceptions, ds nos désirs.
Au cœur de la scène c’est son désir à lui, son orientation profonde, vitale qui est mise en plein jour. Dans le lieu de la présence divine, au temple de Jérusalem, il est « assis au milieu des maîtres de la Loi". L’expression « être assis au milieu de « désigne habituellement le maître qui enseigne des
disciples assis autour de lui. C’est comme si déjà Jésus enseignait ! Tout est inversé ! L’enfant assis au milieu des maîtres. Mais il faut bien écouter le texte. Jésus est assis au milieu des maîtres, à les « écouter et les interroger ». Il ne fait pas la leçon. Il n’est pas un surdoué de la religion, un enfant
précoce des connaissances spirituelles. Les 2 verbes disent une soif, une recherche, un désir et non un acquis surnaturel, un savoir précoce.
Une soif, une recherche, un désir du Tout-autre, de la transcendance, de Dieu. Et alors que pour la 1ère fois danss cet Evangile, Jésus parle, il le nomme « Père », « mon Père » même. Marie lui a adressé un reproche jailli de son angoisse : « Mon enfant pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Vois, ton père et moi nous te cherchons tout angoissés ». Et lui répond donc : « Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » ou, autre traduction
possible : « Ne savez-vous pas qu’il me faut m’occuper des affaires de mon Père, de ce qui concerne mon Père ? »
A la main-mise familiale, presque de la possessivité, (« Mon enfant » et « Ton père et moi »), Jésus oppose un appel venu d’ailleurs, de Celui qu’il nomme « Mon Père ». Un grand amour aimante son désir, son existence, une appartenance, un lien plus grand encore que les liens si forts aux parents selon la chair, d’ailleurs fondamentaux dans le Judaïsme. Cet appel donne sens à sa vie et le libère de tout ce que l’humaine famille peut avoir de limitatif, d’enfermant.
Ce non de « père » pour nommer Dieu, « Abba » en araméen (à la fois le « papa » dès le plus jeune âge et le respectueux « père » qu’un fils adulte adresse à son père en ce temps là), cette façon de nommer Dieu apparaîtra comme la façon unique, exceptionnelle qu’à Jésus de s’adresser à Dieu. Ce n’est pas habituel chez les Juifs ou dans l’AT. Un relation d’intimité unique, jamais vécue auparavant, se lit dans cette façon très personnelle qu’à Jésus de nommer Dieu.
Et nous, nous disons « Père » « Notre Père », parfois machinalement, là encore « selon la coutume » mais pour Jésus c’est un lien bouleversant, une parole d’amour, qui le fait chercher, interroger, mettre en route son intelligence, sa réflexion, pour mieux connaître et servir ce Père tout autre.
La recherche intellectuelle et priante (inséparables en ce temps-là) de Jésus surpasse l’obéissance fidèle et belle de ses parents à la Loi juive. Luc nous les a présentés comme des croyants pieux et obéissants. Au-delà de cette belle fidélité , l’enfant qui échappe et les a eux-mêmes poussés à chercher, à le chercher, se révèle un chercheur de Dieu, un assoiffé de Dieu. Non pas celui qui d’emblée sait mais, bien au contraire, cherche, étudie, interroge, écoute… par amour.
Aimer ce n’est pas posséder, détenir, avoir fait le tour de quelqu’un, tout savoir sur lui et l’avoir fixé dans une définition, surtout si c’est Dieu ! Mais aimer c’est être en relation vivante, chercher, écouter et…. laisser aller l’autre libre, laisser l’autre nous surprendre et nous déplacer.
« Mon Père » dit Jésus : il est Fils de Dieu. Or, être fils de Dieu (et nous-mêmes, grâce à Lui, nous sommes appelés « enfants de Dieu »), être Fils de Dieu, ce n’est pas maîtriser Dieu mais avoir soif de Lui, soif de vivre dans la fidélité à sa volonté qui se dessine et se discerne pas à pas, dans l’écoute des Écritures et dans le prière.
Et puis Luc, paisiblement referme la fenêtre sur le mystère de Jésus dévoilé un instant. Ce n’est pas encore l’heure. D‘ailleurs, les parents ne comprennent pas. Qui pourrait comprendre un tel enfant ? Mais tout rentre dans l’ordre pour l’instant. « il descendit avec eux pour aller à Nazareth et il leur était soumis ». Peut-être y a-t-il là une allusion à ce Christ serviteur des hommes, soumis aux humains, dans le sens qu’il donnera tout pour eux mais autrement que les hommes ne le pensent, sans renier l’appel d’en haut, sans renoncer à les pousser, à nous pousser à chercher, à creuser nous aussi l’appel qui nous vient d’en haut et nous mène bien plus loin que nos simples fêtes et rituels, selon la coutume. Oui, un appel intérieur, un désir venu d’ailleurs qui nous fait découvrir au-delà des liens si forts mais parfois étouffants, contraignants de la famille que nous avons une autre origine. Un Autre que nos parents et que notre culture (fût-elle religieuse) nous précède, nous appelle en avant, nous trace et trace à nos enfants une autre route, imprévue, parce qu’il nous
aime.
Amen.
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