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Prédication du pasteur Françoise PUJOL (Église Réformée d’Albi)
pour la messe à l’église de Rayssac (Albi) le 17 janvier 2009
Échange de chaires lors de la Semaine de Prière pour l’Unité
1 Corinthiens 6, 12 à 20
« Tout m’est permis mais tout ne me convient pas.
Tout m’est permis mais moi je ne me laisserai asservir par rien. »
Nous avons là l’affirmation essentielle, le résumé de ce que l’apôtre Paul va tenter d’expliquer aux chrétiens de Corinthe, en réponse à un problème précis : certains dans l’église de Corinthe affirment qu’ils peuvent avoir des relations avec les prostituées, vivre dans la débauche, sans problème.
Deux mille ans de morale chrétienne, pour ne pas dire de moralisme, nous font trouver stupéfiante cette affirmations de certains chrétiens à Corinthe.
Mais justement, Paul ne leur répond pas en faisant de la morale. Il faut souligner qu’il ne répond pas sur le mode « permis/défendu ». Il ne dit pas telle attitude est autorisée, telle autre est interdite. Ou encore : ceci est bon, cela est mal.
Notez d’ailleurs que dans les évangiles, Jésus non plus ne se place pas sur le terrain du « permis/défendu ». Ce sont ses adversaires, scribes ou Pharisiens, qui posent ainsi les problèmes.
Pour la question de la fréquentation des prostituées à Corinthe, la réponse de Paul est théologique. Il ne fait pas de la morale mais il rappelle ce qui est au cœur de la relation à Dieu et aux autres. Et c’est là que nous sommes tous concernés.
Mais pour bien comprendre la réponse de l’apôtre, et comment certains Corinthiens chrétiens en viennent à affirmer qu’ils peuvent avoir sans problème des relations sexuelles avec les prostituées, il faut bien garder à l’esprit le contexte.
Dans le monde gréco-romain d’alors, dans lequel baignent ces chrétiens de Corinthe récemment convertis au Christ, il y a une pensée dualiste : on sépare le matériel du spirituel. Le corps humain est méprisable, foncièrement mauvais et donc ennemi de l’âme, qui elle serait le lieu de la spiritualité.
L’apôtre Paul, lui, l’ancien juif Pharisien, a été libéré par le Christ de l’obéissance astreignante aux commandements de la Loi juive. Il proclame la libération en Christ. Et, sans doute, le slogan repris par les Corinthiens pour justifier leur comportement, vient de Paul lui-même : « Tout m’est permis ».
En Christ, je suis libéré. Paul a fortement défendu la conviction suivante : ce n’est pas l’obéissance à la Loi de Dieu, ce n’est pas l’obéissance à des prescriptions (notamment alimentaires) qui me relient à Dieu, mais c’est le Christ qui me sauve et m’établit enfant de Dieu, qui me libère de l’obligation de conquérir l’amour de Dieu et qui me délivre du « permis/défendu ».
Oui, en Christ tout m’est permis. Je suis libéré de la peur et de l’exigence d’obéir aux commandements moraux et religieux.
Mon salut ne dépend pas de ce que je fais ou de ce que je ne fais pas, proclame l’apôtre.
A Corinthe, certains se saisissent de cette affirmation audacieuse, sur fond de dualisme qui voit le corps comme une enveloppe méprisable, la prison de l’âme, pour dire : peu importe ce que l’on vit et fait avec son corps. Donc on peut coucher avec une prostituée.
Mais il faut dire aussitôt que l’ascétisme (au sens où les besoins du corps sont niés totalement ou réprimés avec vigueur) procède de la même pensée. Et à Corinthe, dans la communauté chrétienne on a, de fait, les deux excès. Puisque le corps n’est rien et que seule compte l’âme, alors on peut coucher avec les prostitués disent certains, ou bien disent d’autres (lisons les versets qui suivent juste notre texte, au chapitre 7) : toute relation sexuelle est mauvaise, même entre mari et femme.
Ces deux positions sont les deux faces d’une même monnaie ! Débauche et ascétisme rigoureux.
D’un côté, peu importe le corps mauvais, il peut vivre n’importe quoi, cela n’altère pas l’âme qui, elle, serait libérée par le Christ.
Et d’un autre côté, nions tout droit, tout plaisir au corps qui est mauvais, qui n’est que de la matière méprisable à dompter, seule l’âme compte.
Alors, l’apôtre Paul réagit vigoureusement car l’homme n’a pas un corps, l’homme est un corps.
Pour la pensée biblique, la personne est un tout, une unité.
Le Seigneur a été un corps, il est mort physiquement sur la croix et il est ressuscité dans un corps, corps glorieux, mais corps. Paul fait le lien : « Quelqu’un a payé le prix de votre rachat. Glorifiez donc Dieu dans votre corps. ». Et il a dit auparavant : « Le Seigneur est pour le corps ». Le Christ est venu, est mort et ressuscité pour notre corps, pour toute notre personne, dans toutes ses dimensions indissociables, physiques, affectives, morales…
Et pour qui s’attache par la foi au Christ, c’est tout son être ( esprit, pensées, corps, émotions etc ), cette totalité qui forme un tout inséparable, toute la personne qui est au Seigneur.
Il faut le souligner et le redire sans cesse : dans la façon biblique de concevoir l’être humain, contrairement à la pensée grecque dominante, la personne est un tout indissociable.
Plus loin dans cette lettre (chapitre 15) Paul va devoir longuement rappeler que c’est toute la personne qui ressuscite. Et le symbole des Apôtres, notre confession de foi commune, le dit bien : « Nous croyons la résurrection de la chair ». C’est fondamentalement biblique !
Ici de même, pour dire l’importance du corps, alors que Paul traite de cette question de débauche sexuelle, il rappelle que notre corps est promis à la résurrection.~
Le christianisme biblique n’est pas dualiste, il ne sépare jamais corps et âme, même s’il peut les distinguer. Leur destin est commun, unique. L’appel à ne pas faire n’importe quoi de notre corps se fonde dans cette réalité : notre corps est aimé, sauvé, libéré par le Christ Jésus, par Dieu qui s’est incarné, Dieu qui s’est fait corps humain, justement pour nous rejoindre dans notre condition.
Par la foi au Christ c’est toute notre personne, dans tous ses aspects, qui se donne au seigneur et lui appartient. Chacun de nos corps, nous dit Paul, sont les membres du christ. Le réalisme, le matérialisme va très loin. Nous ne constituons pas seulement une communauté spirituelle mais nos personnes forment le corps du Christ. Chaque personne chrétienne est un membre du corps du Christ.
Alors, ce que nous vivons avec notre corps atteint, affecte ou réjouit, le Christ. D’où l’importance de soigner les corps malades (ce n’est pas vrai dans toutes les spiritualités), de lutter contre la torture….
La sexualité en tant que telle n’est absolument pas mauvaise. Paul en ancien juif, ou tout simplement en bon lecteur de ce que nous appelons l’Ancien Testament, sait même combien c’est un don de Dieu, une volonté de Dieu pour la femme et l’homme, une bénédiction (Genèse 1). Mais la sexualité avec les prostituées fait du corps un simple instrument, comme si la relation sexuelle n’affectait pas toute la personne. La relation à la personne, au sujet, est niée dans toute relation sexuelle passagère, qui se veut seulement physique. La relation d’être humain à être humain, chacun aimé de Dieu, est bafouée. Le corps est instrumentalisé dans la relation avec la prostituée. Il devient la fin en soi, de même pour toute relation physique sans durée, sans respect de l’autre comme sujet, sans construction dans l’amour.
Au fond, au nom de la liberté bien mal comprise, l’être humain se laisse dominer par sa sexualité qui ne se s’inscrit plus dans un projet relationnel, où chacun des deux partenaires est pleinement respecté dans toutes ses dimensions ( corps, pensée, désirs, sentiments…)
Les Corinthiens qui prétendent que la débauche est sans conséquence ont une vision infantile de la liberté, en affirmant « tout est possible » ou « on peut vivre n’importe quoi ».
Oui, « tout m’est permis… mais tout ne me convient pas ». Tout ne me fait pas du bien, tout ne me construit pas, tout ne m’enrichit pas, ni l’autre. Et cela reste un message pleinement d’actualité dans notre société qui croit parfois que la liberté c’est pouvoir tout vivre, tout expérimenter, sans dommage pour soi et pour l’autre. Visions infantiles et destructrices de la liberté mal pensée, nous disent les sciences humaines, comme Paul !
Oui, « tout m’est permis mais moi je ne me laisserai asservir par rien », ou « je ne me laisserai dominer par rien ». Laisser libre cours à ses pulsions physiques c’est être esclaves de ses pulsions.
En fait, c’est à une éthique de la liberté et de la responsabilité que Paul nous appelle. Parce que Christ nous a libérés de tout esclavage, nous sommes invités, dans tous les domaines de notre existence, au discernement, à la responsabilité, éclairés par la parole biblique, ce qui est tout autre chose que de recevoir des injonctions : « Ceci est permis, ceci est défendu ! ».
L’autre (comme moi-même), aimé par Dieu dans toutes ses dimensions physiques et psychiques, doit être au cœur du discernement. L’autre, et moi-même, appelés à glorifier Dieu, à l’honorer par toutes les dimensions de notre vie : « Glorifiez donc Dieu par votre corps ». Et encore : « Ne savez-vous pas que votre corps (pas votre âme !), ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-esprit ? »
Tout le sens du corps, mais je dirai aussi sa joie, sa liberté, son honneur immense, tout le sens du corps est d’être présence habitée de l’Esprit de Dieu.
Cela nous est offert grâce à l’œuvre du Christ qui s’est fait corps. Allons-nous par notre comportement abîmer, avilir, tenir pour rien, détruire cette demeure, notre corps ou celui de l’autre, que Dieu aime et a choisi d’habiter pour toujours ?
Amen.
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